[entretien: Assad Asmaïe]

Assad Asmaïe (né en Mars 1959) a été professeur de sciences humaines à l'université de Kabul et président du conseil culturel de l'université, membre de l'association des écrivains Afghans. Ses recherches portent sur l'existentialisme dans la philosophie et la littérature mais aussi sur une interrogation des concepts freudiens d'inconscient et de moi dans la perspective d'une comparaison avec la mystique orientale. Avant d'arriver avec sa famille à Besançon, il y a un peu moins de deux ans, dans le cadre du programme des villes-refuges initié par le Parlement des Ecrivains créé par Vaclav Havel (Assad Asmaïe loge dans la “maison natale” de Victor Hugo), il avait préalablement fuit l'Afghanistan des tâlebân pour le Pakistan. S'il parle pashto, persan, russe, anglais ou hindi, le philosophe maîtrise encore peu le français, concédant que «c'est une langue très musicale»...

Quelle place peut-on donner à la philosophie dans la pensée islamique ?
L'islam est une grande religion dans laquelle on peut trouver de la philosophie, mais cette dernière appartient davantage à une tradition européenne faite de systématisations, d'une rationalité et de méthodes absentes de la tradition orientale. Mais des rapprochements ont été créés, comme par exemple celui qu'opère Carl Gustav Jung entre sa psychologie des symboles et le langage des oiseaux du poète et mystique persan Farîd al-dîn Attâr (XIIe). Dans la mystique orientale la connaissance des symboles et des rêves nous oriente vers la connaissance du monde de l'inconscient. Le symbolisme est la langue commune du rêve et de l'art. On peut aussi évoquer la figure de Djalâl ad-Din Rûmî, admiré par Goethe et Hegel, le plus grand des poètes mystiques de l'islam qui demeure aujourd'hui encore un maître d'éveil.

On peut faire des liens entre l'islam médiéval, la cosmologie grecque et la philosophie néoplatonicienne...
Pour simplifier on peut dire qu'il y a eu deux types d'intellectuels. D'un coté des penseurs comme Ibn Fârabï (Xe), Ibn Arabi (XIIIe), Ibn Khaldoun (XIVe), Ibn Sina (XIe), Ibn Rushd (XIIe), qui ont expliqué et commenté la philosophie grecque. Mais je ne crois pas qu'on puisse affirmer qu'ils étaient philosophes. En revanche il est indéniable qu'ils avaient des connaissances philosophiques. A coté d'eux, il y avait aussi des mystiques et des poètes, comme Ghaznaouï, l'auteur de l'Odyssée des hommes, que l'on peut voir comme un lointain précurseur de Dante et de sa Divine comédie.

Comment expliquez-vous la fermeture de l'islam aux découvertes scientifiques européennes autour du XVI° siècle ?
Nous avons eu des courants de mysticisme mais la plupart des pays orientaux n'ont pas connu de période comparable à celle de la Renaissance, ni une réforme religieuse analogue au luthéranisme ou au calvinisme, propice à la rationalité scientifique. Nous avons à découvrir encore beaucoup de choses dans notre propre tradition musulmane. Michel Foucault disait qu'en Europe l'homme a été découvert très tard puis très vite oublié. On raconte aussi que la parole de Dieu dit que ceux qui l'ont oublié se perdront eux-mêmes dans l'oubli.
J'étais professeur d'histoire des religions. Nous devons aussi reconnaître les apports des autres religions comme par exemple le bouddhisme dont l'enseignement considère notamment que l'usage des armes est condamnable.

N'y avait-il pas une tradition bouddhiste en Afghanistan, existante avant l'islamisation ?
Oui. Vous connaissez sans doute l'ouvrage de Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Et bien le Zoroastrisme est né à Balkh et le grand territoire de la Perse ancienne était un véritable carrefour des civilisations, des cultures et des religions.

Il y a un problème, des conflits aujourd'hui sur l'interprétation du Coran...
Le Coran s'exprime dans un langage symbolique. Mais ses recommandations ne peuvent pas être suivies à la lettre, elles sont inscrites dans le contexte historique et culturel de leur époque. D'ailleurs une lecture attentive des textes rend très difficile l'imposition d'un sens littéral et univoque. Cette imposition est idéologique et non pas théologique.

Quelle place pour la mystique soufie aujourd'hui ?
C'est un message très important, une tradition encore vivace et populaire qui se situe davantage au niveau des mœurs qu'au niveau des idées. Pour le comprendre on devrait parler d'une sorte de foi intérieure et personnelle, non dogmatique. Ceci dit Rabelais disait aussi qu'il fallait se gouverner soi-même avant de gouverner les autres.

Y aurait-il des exercices spirituels soufis inspirés du bouddhisme ?
Oui, il y a des analogies liées aux nombreux échanges culturels et les apports sont d'ailleurs réciproques. Le soufisme impose une discipline du dépouillement à travers laquelle il s’agit d’atteindre un état de “pauvreté”, sans attributs futiles, bassement matériels. On pourrait rapprocher cela de l'enseignement bouddhiste qui a des recommandations assez proches. Ceci dit actuellement, en tant que communauté de croyance, il y a très peu de bouddhistes en Afghanistan.
En Europe, la relation entre l'Homme et l'Homme se présente comme un paradoxe que résume bien le cas de Sartre pour lequel d'un coté L'Existentialisme est un humanisme mais qui affirme d'un autre coté dans Huis Clos que «L'enfer c'est les autres», voilà bien la contradiction ! Dans la philosophie européenne, le moi est au centre et le rapport à autrui pose problème. La mystique soufie enseigne d'abord la libération du moi et en ce sens peut être rapprochée de l'enseignement de Bouddha selon lequel le moi n'existe pas, et la découverte de sa domination est une découverte d'une force spirituelle illimitée.

Comment jugez-vous l'action, la façon d'être du commandant Massoud ?
Malheureusement je ne l'ai guère connu personnellement. J'ai eu l'occasion de discuter avec lui, en 1992 je crois, à l'association des écrivains Afghans. Nous avons parlé de littérature notamment de Mirzaï Abdel-Khâder-Bédel, alors que je m'attendais plutôt à parler de politique ou de stratégie militaire ! Tout ce que je peux dire c'est qu'il avait une profonde culture religieuse et littéraire.

le 10 avril 2002